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Liberation on DEAF03

Review (French) from Liberation on DEAF03 (2003).

Libération, 4 mars 2003

Entre un dock où s'inscrit l'histoire portuaire de Rotterdam (Java, Bornéo, Célèbes) et une splendeur architecturale contemporaine dont la deuxième ville des Pays-Bas a le secret, sprintent trois individus, chacun accoutré d'un ordinateur greffé à la manche, d'un système de localisation par satellite (GPS) et d'un appareil photo numérique. L'un d'eux s'arrête, clichète un espace vide de présence humaine, annonce la capture de Maria.

A l'intérieur de Las Palmas, le bâtiment décati qui accueille le Dutch Electronic Art Festival (DEAF), ancêtre des manifestations internationales liées à la culture numérique, Maria vient d'être sortie du jeu, face à son écran de visualisation en 3D de Rotterdam. Son double numérique a été repéré par l'un des "runners" de Blast Theory, un collectif d'artistes britanniques. "Can you see me now ?" fait se rencontrer des mondes a priori étanches, l'espace réel, tangible, et l'espace virtuel, où se perdent les aficionados de jeux vidéo.

Instabilité. La proposition extrême de Blast Theory est l'une des variations artistiques autour du thème 2003 du DEAF, "Data Knitting" (pour "tricotage de données"), un concept moins technoïde qu'il n'y paraît. "N'est-il pas étrange que, dans nos sociétés hypermédiatisées, si peu de gens s'intéressent aux croisements des bases de données, à leur réalité so cio logique, économique et po litique ?", interroge Alex Adriaansens, directeur du V2, le centre de création et de recherches créé en 1981 par une poignée d'artistes préoccupés d'interdisciplinarité, à l'origine du festival. "Comment construit-on les briques qui structurent la société de l'information ? Qui a la possibilité de collecter les données, à qui appartiennent-elles ? Comment, au niveau individuel, participer à cette réalité ?" Pour répondre, V2 mixe débats théoriques, performances, sets de DJ's et exposition d'oeuvres "pas toujours stables" (entendez: pas vraiment achevées) : "Au DEAF, nous essayons beaucoup, dit en riant Alex Adriaansens. En 1987 déjà, nous lancions le Manifeste des médias instables, pour réfléchir à ces technologies qui perturbent les institutions." Cette savante mixture devrait attirer, d'ici à dimanche, 8 000 festivaliers, chif fre en constante hausse, malgré un budget modeste (500 000 euros).

Tricot. La Britannique Sadie Plant, philosophe et théoricienne des nouveaux médias, a voulu mettre l'accent sur les "conséquences inattendues des technologies", en invitant deux artistes sonores. Kaffe Matthews compose ses mélodies numériques à partir de sons naturels : désert aborigène, vent, pluie et nuages d'une île écossaise. "Un temps typique de ces journées magnifiquement grises d'Ecosse", dit-elle, en faisant écouter une de ses compositions, alternant grésillement et nappes sonores. Brian Duffy et son Modified Toy Orchestra bidouillent des jouets électroniques pour créer des sons inédits. Fébrile dans son strict costume, il transforme en direct un Casio SA (90 boucles en mémoire, 40 pence sur un marché aux puces britannique), à l'aide d'un fer à souder, d'un commutateur et d'un tournevis, pour échapper à "l'ennui" des sons préprogrammés. Face à face, les deux vont "tricoter" un son mêlant captation directe, sons enfantins des joujoux, chuintements et craquements, vibrations de Theremin, pour un final hilarant, avec poupée dansante et sifflante ad libitum...

Pourquoi autant d'artistes s'intéressent-ils aux questions d'archives, de mémoire à tiroirs technos et d'atteintes à la vie privée ? Pour "ramener du fun dans la résistance", comme le duo allemand d'Art d'ameublement ? Les organisateurs des Big Brother Awards allemands (une remise de prix parodique aux entreprises et institutions qui portent le plus atteinte à la vie privée) ont voulu lutter contre les "outils de traque", avec leur "Privacy card" : Payback, société allemande qui centralise les dossiers des consommateurs pour délivrer des points de fidélité, est sur la sellette (procès, stagnation des ventes) depuis que le duo a distribué 2 000 exemplaires d'une carte de fidélité piratée. Du même tonneau, BublSpace, un brouilleur personnel de téléphone portable. Arthur Elsenaar et Taco Stolk, qui ont inventé ce gadget ultime (illégal, mais dont tout le monde rêve), pointent du doigt la perte de contrôle de notre intimité, jusque dans un espace public privatisé.

Absurde. De ces artistes immergés dans les nouveaux médias, il ressort que la dimension technologique n'est qu'accessoire : les oeuvres les plus complexes ne sont pas les plus intéressantes, comme le prouve par l'absurde le Web of life de Jeffrey Shaw : imaginez un film où chaque image serait sous-titrée "production Gaumont" et vous aurez une idée de l'installation en relief du patron du ZKM (le centre d'art et de nouveaux médias de Karlsruhe, en Allemagne), qui affiche en permanence un "Production ZKM" de très mauvais goût....

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